VOYAGE AU PAYS DES BONSAIS

Élevés selon un savoir-faire ancestral, ces arbres miniaturisés peuvent vivre plus de mille ans. Keiji Kandaka, l'un des maîtres bonsaïs de l'ïle de Shikoku livre ses secrets. Ciseaux en main, une serviette jetée de côté, un jeune homme s'affaire autour de son client installé sur un tabouret de barbier. Tels des cheveux coupés, des aiguilles vertes jonchent le sol. Les doigts agiles de Kohei Kandaka, émergeant de mitaines, opèrent une drôle de toilette sur un spécimen de pin noir de moins d'un mètre de haut. Kohei incarne la cinquième génération d'une famille de pépiniéristes et maîtres bonsaï installés à Kinashi, un quartier de la ville de Takamatsu, au Japon. Moins connu mais tout aussi remarquable que le «village bonsaï» d'Omiya, près de Tokyo, Kinashi regroupe une centaine de pépiniéristes, spécialisés dans les matsu, les pins noirs et blancs (Pinus thunbergii ‘Parl', P. thunbergii var. corticosa ‘Makino', P. pentaphylla Mayr var. ‘Hime Komatsu Makino'), tant appréciés pour leur écorce rugueuse et texturée. Les collines luxuriantes de Shikoku, l'une des quatre grandes îles de l'Archipel, en regorgent, si bien que 80 % de la production nationale de bonsaïs confectionnés à partir de ces espèces provient d'ici. Né en Chine, l'art du bonsaï est un savoir ancestral développé par les Japonais depuis le VIe siècle et qu'ils n'ont jamais cessé de pratiquer. La soixantaine martiale, les pieds bien plantés dans la terre, il montre l'étendue de sa pépinière. Ses fleurons: un spécimen multicentenaire ayant appartenu à l'ancien premier ministre japonais Okuma Shigenobu (1838-1922) et un grand pin, chef-d'œuvre d'art topiaire, qu'il a dénommé Dohyo-iri («Entrée dans le ring de sumo»). Cet arbre, qui n'est pas un bonsaï dans la mesure où il pousse en pleine terre, s'érige tel un lutteur au-dessus d'un immense tapis de branches basses qui émanent de son tronc. «Nous transplantons ici les meilleurs rejetons trouvés en forêt, pour les faire pousser en pleine terre à côté des plantes issues de semis. Quand ils ont atteint la forme voulue, nous les mettons en pot et leur taille est fixée pour toujours», explique-t-il. Dans leur simplicité tout orientale, ces propos en disent beaucoup sur la tradition. D'abord, les bonsaïs sont bel et bien des arbres tels qu'on les voit à l'état sauvage. Il ne s'agit en aucun cas de variétés naines. La miniaturisation de leurs proportions est imposée par le pot, qui laisse aux racines un espace exigu pour se développer, et par l'art de la taille. Si l'arbre est replanté en pleine terre, il recommencera à croître normalement. Dans le parc Rit Surin, l'un des plus beaux jardins du pays, pousse en pleine terre un magnifique pin blanc arrivé ici en 1833. Sa ramure et ses racines ont atteint aujourd'hui d'énormes dimensions, mais il fut jadis un bonsaï dont le onzième shogun Tokugawa Ienari fit cadeau au seigneur de Takamatsu. Bonsaï, en effet, signifie littéralement «arbre dans un pot». Peut-on fabriquer de grands bonsaïs, non miniaturisés? L'idée fait sourire Keiji Kandaka: «Oui, si vous arrivez à trouver un pot assez grand!» rétorque-t-il. Dans son pot, le petit arbre ne cessera pas de se fortifier, son tronc d'épaissir, mais sa taille restera plus ou moins la même. Ne songez pas à aller chercher, comme le fait notre maître bonsaï, des arbres dans la forêt. Les jeunes pousses doivent rester au moins cinq ans en pleine terre et leur prélèvement suit des règles bien codifiées. Sans cela, les plantes ne survivraient pas longtemps, alors qu'elles sont vouées à devenir centenaires. Les pins noirs font partie des essences les plus difficiles à transformer en bonsaï, à cause de leur vigueur. Sauvages, ces résineux résistent farouchement à la main qui cherche à les façonner. Car, dans cet art, tout est à la fois naturel et manipulé: ce que l'homme trouve beau dans la nature, il le reproduit à petite échelle, à travers cette sculpture vivante qu'est le bonsaï. On voit ainsi des troncs penchants, tordus, qui semblent battus par les vents... Pour obtenir ce résultat, le maître plie la nature à son bon vouloir à l'aide d'un fil de fer enroulé autour des branches. «Même âgées d'un siècle, les branches des pins ont tendance à se diriger vers le haut. Pour leur donner un air véritablement ancien, nous les conduisons vers le bas», confie le spécialiste. Et pour multiplier les racines émergées, qui donnent une allure exotique, rien de plus simple: le maître plante d'abord l'arbre dans un tube de terre avant de l'ôter par la suite. Keiji Kandaka rappelle qu'il n'est pas nécessaire de tailler un bonsaï tous les deux jours. Lui n'intervient sur ses pins que deux fois par an. Son œil aiguisé sait distinguer les nouvelles pousses des vieilles aiguilles qu'il retire d'un geste nonchalant de façon à avoir toujours de belles touffes courtes, là où une main moins expérimentée obtiendrait une ramure ébouriffée et disgracieuse. L'entretien est une question de temps, de patience et de fidélité: un bonsaï est destiné à devenir un vrai compagnon de vie. Voilà pour le prix de ces arbres miniatures dépend surtout de leur âge. Le plus beau des spécimens ne résistera pas à la soif si on oublie de l'arroser. Selon Keiji Kandaka, «il faut au moins dix ans pour apprendre l'art de l'arrosage»!